
Jean-Christian Séguret : “Cette histoire (de prisonnier de guerre et donc de pardessus frappé dans le dos de KG) outre l’imaginaire qui m’habite, est la combinaison d’évènements qui m’ont marqué pour toujours…
Jean-Christian Séguret est vraisemblablement l’auteur le plus prolifique sous les cieux roussillonnais. Et parce qu’il n’est pas abonné aux conférences littéraires de l’Entre-Soi en pays catalan, n’allez surtout pas pour autant en déduire que sa prose et son oeuvre sont confidentielles. Vous feriez fausse lecture ! Car c’est bien grâce à des romans du genre dans lequel il excelle – et non lors de dîners en ville chez des cordons-bleus en talons aiguilles, attablés avec des convives qui n’ont pas lu un livre depuis des lustres… -, que l’aventure littéraire continue

…Nulle haine dans sa rédaction mais une plongée dans le paradoxe…”
Jean-Christian Séguret jongle avec les mots et les phrases comme d’autres cultivent leur jardin, dessinent dans leur atelier, résistent dans des lieux saints, écoutent dans leur nid les albums de The Cure (surtout ceux d’avant 1989), écrivent des nouvelles dans leur Airbnb… Notaire lointainement originaire de l’Aveyron (lire ici sur plusieurs générations), de par ses écrits, ses rencontres, ses amitiés, sa connaissance incroyable de “notre” territoire – de Banyuls-sur-Mer à Puigcerdà, via la Salanque, Bages et Perpignan – Jean-Christian Séguret nous entraîne dans son style avec la complicité de ses dialogues étincelants, entre mélancolie, humour grinçant, parfois, un sens inouï (et précieux) du détail… il nous rappelle, surtout, et avant-tout, dans cette époque du smartphone roi, que nous avons un cerveau, une mémoire, des neurones… et aussi une (belle) âme !
Ouillade.eu : pourquoi avoir écrit un tel roman et que se cache t’il donc sous le manteau ?
-Jean-Christian Séguret : “Tout d’abord je tiens à préciser que j’aime écrire pour faire voyager le lecteur et surtout le surprendre afin qu’il passe un moment de détente, hors du temps.
Cette histoire (de prisonnier de guerre et donc de pardessus frappé dans le dos de KG) outre l’imaginaire qui m’habite, est la combinaison d’évènements qui m’ont marqué pour toujours”.
Ouillade.eu : pourquoi donc traiter un tel sujet en 2026, depuis les cimes pyrénéennes, où vous vivez ?
-Jean-Christian Séguret : “J’ai ressenti comme un appel à rendre compte de ce qu’avait été la souffrance de la France et de sa population, à travers non un vécu personnel mais un devoir de mémoire, presque de vengeance… Mais sans haine, juste pour tenter de remettre certaines choses à leur véritable place.
Curieusement j’ai stoppé le roman que j’avais en cours et pratiquement terminé, pour me jeter à corps perdu dans l’écriture de celui-ci, comme s’il s’imposait à moi”.
Ouillade.eu : et ces évènements si importants à vos yeux peut-on en avoir une idée ?
-Jean-Christian Séguret : “J’en retiendrai deux principaux qui seront le fil conducteur du roman :
Le premier pourrait sembler, au début, bien futile, voici pourquoi : adolescent, je passais mes dimanches en famille au bord de l’étang à Saint-Laurent-de-la-Salanque dans le « Casot » de Lambert. Voyez-vous, l’étang produisait alors de nombreuses grappes de moules sauvages et j’étais souvent préposé à leur ramassage, grâce à la « bête », cette barque effilée typique des lieux, basse sur l’eau et propulsée à la force des bras qui poussaient « la fique » cette longue et rustique perche.
C’est ainsi qu’un dimanche, en accueillant un passager dans le peu stable engin, naquit la première partie de mon roman, écoutez plutôt :
Il s’agissait d’un Alsacien, issu d’une famille de Saint-Laurent-de-la-Salanque, émigrée à cause du phylloxéra. Naturellement ils avaient ouvert, dans l’années 1919, en Alsace, un dépôt de vins. La bière s’y était naturellement jointe et l’affaire s’était gentiment développée pour connaitre une Franche réussite jusqu’à la parenthèse de la seconde guerre mondiale. L’homme semblait gêné à s’assoir dans l’instable barque bien effilée. Ce que j’avais pris pour de l’inquiétude se révéla être toute autre chose : de la pudeur, de la honte peut-être…
Tout commença là… quand, tenant ses chaussures en mains, si l’on peut dire ainsi, je vis ses pieds nus frappés de deux atroces boursouflures avec une profonde saignée au milieu, puis ses mains ; phalanges et orteils souvent manquants…
Mon regard fuyant provoqua l’inévitable questionnement : « Je comprends que ces atrocités puissent te gêner, tu es bien jeune, alors si tu le veux je peux me rechausser et mettre mes mains dans mes poches ? ».
Je balbutiais, chercher à me montrer courageux, mais n’y parvenais pas. Pareille atrocité ne se rencontre pas tous les jours. Il vint gentiment à mon aide par un salvateur « Pousse la barque et ce faisant je te raconterai ce que j’ai vécu et à qui je dois cela, si ça t’intéresse… »
C’est ainsi que débute le roman par la rencontre avec un conscrit de 1939 dans l’armée française qui démobilisé, après la débâcle, fut rattrapé par l’armée allemande, pour devenir un malgré-nous, avant de finir KG (prisonnier de guerre en français) en Sibérie dans des camps d’internement soviétiques. Son retour à Strasbourg ne se fit qu’en 1948… L’enfer de ce qu’il avait connu était inscrit, plutôt sculpté dans ses chairs. Celles que je n’osais affronter du regard. J’ai toujours voulu l’écrire, c’est à présent chose faite. Ce roman peut avoir vocation à excuser ma gêne… Pour le reste, j’ai laissé libre cours à mon imagination mais, dans le respect du personnage.
Le deuxième fut la rencontre, en Berry (où ma famille avait émigré) avec ce monde ouvrier des années 1968 ; certes la plus part du temps encarté communiste, mais avec au combien, c’est le cas de le dire d’humanité, de fraternité, envers le jeune que j’étais, qui venait travailler à leur côtés pour s’offrir de quoi se payer « le Graal » : ce permis de conduire si difficile à obtenir, en ce temps là ; sinon, à défaut, ce serait la « bleue » la mobylette tant convoitée.
A leurs côtés, je découvrais l’entraide, la solidarité, ce petit coup de mains qui vous relance quand vous ne sentez plus vos reins et devenez incapable de satisfaire au rythme imposé par la chaine…
Je fus alors presque émerveillé par ces mains tendues, autant que je fus stupéfait qu’elles puissent se laisser manipuler par ces « têtes pensantes endoctrinées », recevant et prenant leurs ordres, j’allais le découvrir, de derrière le mur de Berlin, si ce n’était de bien plus loin dans les neiges Staliniennes…”.
Ouillade.eu : donc…
-Jean-Christian Séguret : “Les images du Laurentin supplicié, revenus des camps de l’Est en 1948, et l’image de ces doctrinaires manipulant les ouvriers à la culture et aux racines encore rurales, allaient se télescoper ! Naquit ainsi ce roman plein d’affection pour le prisonnier de guerre et de tout autant d’estime pour ceux qui me tendirent la main pour satisfaire à tenir l’infernale cadence industrielle.
Nulle haine dans sa rédaction mais une plongée dans le paradoxe…”.
Ouillade.eu : selon vous, quel sens donner au mot « empire soviètique » dans la configuration de la mondialisation actuelle, et surtout quelle nation, quelle identité, quelle géographie territoriale, quelle économie pour le définir ?
-Jean-Christian Séguret : “Modestement, il n’est que de lire le roman pour admettre, sinon comprendre, la chance, l’honneur, que nous avons de pouvoir encore nous targuer d’être Français. Le sacrifice, la lutte, et le génie de nos ainés a défini, face à « l’eurogenionalisme », que l’on tente de nous vendre à tout crin, que seule l’entité France doit prévaloir.
Alors « l’empire », de quelque nature qu’il soit, laissons cela aux autres car, nous : nous avons déjà donné…”.
Ouillade.eu : l’esprit humain thème que vous décortiquez régulièrement dans vos essais littéraires, à travers des portraits insolites et originaux, qu’en est-il aujourd’hui en 2026 au quotidien ? Si vous deviez définir une sorte de « Monsieur tout le monde » français, quel serait-il, comment serait-il dans la macronie ambiante ?
-Jean-Christian Séguret : “Votre question n’est vraiment pas facile… L’image que reflète aujourd’hui notre Assemblée nationale ne favorise pas la quête que vous évoquez, donc je vais vous répondre par une pirouette, historique bien évidemment. Elle devrait d’ailleurs vous rappeler quelqu’un que je vais, sans vergogne, oser citer… (extrait de : Je Reviens – Boscary-Monsservin paru aux éditions Françaises d’Arts Graphiques)
Roland Boscary-Monsservin, illustre et immense homme politique aveyronnais assouvit votre curiosité : Antoine Pinay !
Et il s’en explique. A lire attentivement et à méditer…
« Il, (Antoine Pinay) appelle la confiance, et a la confiance… Et quand on a la responsabilité des charges publiques, on peut se demander si la confiance ne constitue pas un élément majeur… ».
Tout est dit !
A méditer…”.
Propos recueillis par L.M.
*”Un pardessus trop grand”, Jean-Christian Séguret, publié aux éditions La Tour éditions, couverture créée par M. Claude Delaval. Du même auteur, côté romans : “Notre pierre qui êtes au ciel…”, “Les plumes et le président”, ‘Tour de vies”, “Marre de Sand”, “Missions paradis”… et un essai “L’inconnu non inclusif”

