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Tribune Libre/ Christophe Euzet* : « Fin du mois ? Fin du monde ? Ou fin de mandat ? »

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*Christophe Euzet, Maître de Conférences à l’Université de Perpignan

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Christophe Euzet

 

 

Fin du mois

Contrairement à une idée reçue, les manifestations qui se tiennent actuellement dans nos rues relèvent d’une pratique assez classique. A l’automne se dresse en effet l’écueil du budget de l’Etat, dont on dépose le projet sur le bureau de l’Assemblée nationale, le premier mardi d’octobre. C’est là que se décide comment et sur qui on va prélever l’impôt, comment et sur quoi vont s’orienter les efforts financiers immédiats de l’Etat : l’éducation, la formation, la santé, la justice, la sécurité, la défense, l’environnement, les modalités de redistribution de la richesse etc… C’est le moment où l’on arbitre, en fonction des moyens dont on dispose, la concurrence entre les priorités publiques. Il est donc « de bonne guerre » que chaque intérêt sectoriel, invoquant d’ailleurs très souvent des intérêts plus larges, essaie par le biais de la revendication sociale, de faire pencher les arbitrages financiers en sa faveur. Rien de plus normal.

En principe d’ailleurs, la mobilisation prend fin lorsque les revendications des uns et des autres ont trouvé satisfaction, au moins partiellement. Le gouvernement en place parvient classiquement, en concédant un certain nombre de mesures, à apaiser les colères, souvent au prix d’un creusement du déficit public, car il dépense dans ce cas des sommes dont il ne dispose pas et doit recourir massivement à l’emprunt. La mobilisation cesse alors, conformément au principe énoncé en 1936 par Maurice Thorez après les grèves du front populaire : « il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue ».

Fin du monde

Or, cela ne se produit pas. Le problème tient au fait que la situation du moment n’est pas classique. Le gouvernement de Sébastien Lecornu, minoritaire à l’Assemblée nationale, n’est pas, comme on veut bien le dire, sourd aux revendications de la rue : il n’a tout simplement pas la maîtrise des choix et des arbitrages budgétaires à opérer. Il est en effet tributaire des partis politiques qui composent l’hémicycle et entièrement dépendant de leurs priorités respectives qui se trouvent être, justement, contradictoires les unes par rapport aux autres. Le gouvernement en place ne peut donc pas régler le problème de la fin du mois en dégainant, comme il le fait toujours, le chéquier de la paix sociale…

On perçoit également assez facilement, derrière les slogans des manifestations actuelles, estudiantines notamment, que les demandes de la rue débordent largement le cadre des revendications concrètes. L’inquiétude des jeunes vis-à-vis de leur avenir, les questions environnementales et climatiques, la perte de sens sociétal, les craintes de déclassement économique durable ou les grands périls internationaux, génèrent une angoisse collective qui transpire par l’ensemble des pores la société et s’affiche sur les bannières revendicatives. Ces questionnements et ces préoccupations sont tout aussi légitimes que celles de la fin du mois. Elles touchent à la question de la fin d’un monde voire, pour certains, à la menace prégnante de fin du monde. On imagine cependant que le gouvernement minoritaire de Sébastien Lecornu, dans l’incapacité matérielle d’atténuer à lui seul les problèmes de fin de mois, ne saurait davantage, et pour cause, solutionner les angoisses de fin du monde. Et pourtant, pourtant, il lui est reproché de ne pas donner satisfaction aux revendications qui s’égrainent sans fin dans les cortèges de l’automne.

Fin de mandat

Il est assez évident, quand on y pense, que les manifestations actuelles mélangent, consciemment ou pas, les deux types de préoccupations. On demande une meilleure fin de mois en espérant un monde meilleur. Les deux requêtes sont légitimes, à qui les reprocher ? Il est en revanche périlleux pour le pays de les joindre dans une mobilisation immédiate unique. La préoccupation de fin du mois peut trouver des accommodements dans le budget qui s’écrit en ce moment : elle supposera la sagesse des formations politiques de l’hémicycle et leur souci de trouver des solutions réalistes, prenant en compte la sècheresse des comptes publics, la profondeur de la dette et l’impératif de la recherche de consensus provisoires raisonnables.

Les angoisses liées au sort du monde ne pourront de leur côté trouver remède, en fonction des préoccupations de chacun, que dans les urnes, au mois de mai prochain. C’est à ce moment précis que s’opéreront les choix de société qui, en démocratie, se prennent à la majorité. Il sera d’ailleurs loisible à ceux qui l’emporteront, de corriger les imperfections du budget actuel en le modifiant pour le projeter sans délai sur le monde meilleur pour lequel ils auront été élus. La démocratie spontanée de la rue devra donc prochainement céder la place aux échanges d’idées en vue d’un avenir meilleur, qui s’arbitrera dans le cadre de l’élection présidentielle du mois de mai prochain. La jeunesse de notre pays vient de lui rappeler très opportunément que la France n’était pas encore le grand EHPAD que d’aucuns appellent de leur vœux. A nous de lui rappeler, modestement, que la démocratie représentative consiste à se compter dans les urnes. La fin d’un mandat et le début d’un autre sont l’occasion de célébrer ce précieux acquis de l’Histoire.

Christophe Euzet