*Christophe Euzet
Maître de Conférences en droit public à l’Université de Perpignan
-Ouillade.eu : que vous inspire la présidentielle qui approche ?
Christophe Euzet : « Nous vivons une période étrange : la France serait au fond du gouffre, mais il lui suffirait de se doter d’un nouveau chef de l’État au printemps prochain pour lui rendre instantanément la prospérité, l’ordre et le goût du vivre ensemble. Entre le désastre dénoncé et le bonheur promis, la campagne tricote donc un grand écart inquiétant. On invite les électeurs à croire simultanément que tout est perdu mais que tout peut être réparé d’un coup de baguette magique ».
-Ouillade.eu : la situation est pourtant compliquée…
Christophe Euzet : « Les difficultés du pays sont bien réelles : inégalités, tensions sociales, pression fiscale, services publics fragilisés, inquiétudes devant l’avenir d’un monde aux migrations qui effraient. Mais leur dramatisation dans le discours politique ne constitue pas la description fidèle de son état. La France continue de travailler, de produire, de former, de soigner et d’innover. Elle possède des ressources, des compétences et des solidarités que le catastrophisme ambiant laisse toujours hors champ. Or, reconnaître ces forces ne revient pas à nier les problèmes ; cela permet de les regarder en face ».
-Ouillade.eu : que faut-il attendre de l’élection présidentielle ?
Christophe Euzet : « Un narratif répandu présente l’élection à venir comme la perspective d’une grande distribution de cadeaux. Moins d’impôts, davantage de prestations, de meilleurs salaires, des services publics et une paix sociale restaurés : chacun pourra choisir son paquet au pied du sapin en quelque sorte, car le Père (la mère ?) Noël aurait retardé sa tournée au printemps. Quant aux billets de banque, on nous raconte qu’ils pousseront sur les arbres, à condition de confier le jardin au bon candidat. Tout cela repose sur une illusion cruelle : croire qu’une personne pourrait à elle seule maîtriser la totalité d’une société complexe. Un président peut orienter, arbitrer, entraîner. Il ne peut, en revanche, abolir les contraintes économiques, les rapports de force internationaux et les résistances sociales, ou effacer le temps nécessaire aux transformations ».
-Ouillade.eu : il faudrait donc relativiser la portée de ses enjeux ?
Christophe Euzet ; « Oui. La réalité est moins spectaculaire qu’on ne le prétend. Notre pays va mieux que ne l’affirment les marchands de cauchemars et son avenir possible est moins prometteur que ne le suggèrent les vendeurs de miracles. Les espoirs démesurés seront tous déçus : aucune victoire ne pourra satisfaire des attentes contradictoires. Et cette déception sera d’autant plus vive que les promesses auront été imprudentes. Notre pays mérite que les candidats détaillent la réalité modeste et réaliste de ce qu’ils pourront faire, à quel prix et dans quels délais. Une démocratie adulte doit pouvoir choisir un cap sans attendre le Père Noël au printemps. Et regarder ses difficultés réelles sans se persuader qu’elle habite un champ de ruines qui n’existe pas… ».
Propos recuillis par L.M.
