*Christophe Euzet, Maître de Conférences à l’université de Perpignan
1. La crise actuelle dépasse largement les revendications immédiates
Les manifestations toutes récentes et à venir annoncent une période de conflictualité durable, alternant mobilisations, violences et accalmies. Mais leur signification dépasse assurément les difficultés économiques et les revendications sociales. La crise française doit s’analyser, plus fondamentalement, comme une crise des repères, des appartenances et du sens collectif.
Une crise sociale traduit en principe la contestation des conditions d’existence ; une crise politique, la défiance envers ceux qui gouvernent. Une crise de civilisation apparaît lorsque les individus peinent à comprendre le monde dans lequel ils vivent, à y trouver leur place et à se représenter un avenir commun. C’est précisément là que nous nous trouvons.
2. Une société confrontée à ses transformations
La mondialisation, la révolution numérique, l’intelligence artificielle et les mutations culturelles bouleversent les structures traditionnelles de la société à un rythme auquel une partie de la population peine à s’adapter. La période que nous traversons n’est pas celle d’un monde qui disparaît, mais celle d’un monde qui se transforme plus vite que nous ne parvenons à lui donner un sens commun. Elle repose sur un paradoxe : jamais nos sociétés n’ont disposé d’autant de moyens pour transformer le monde, et rarement elles n’ont paru aussi incertaines de la direction à lui donner.
Le progrès technique s’accélère, mais notre capacité collective à lui assigner une finalité ne progresse pas au même rythme.
3. Une société qui se compare à un idéal fantasmé
Les écrans accentuent cette désorientation en imposant une comparaison permanente avec des modèles idéalisés de réussite. Au déclassement économique s’ajoute ainsi un déclassement subjectif, parfois indépendant des conditions matérielles réelles d’existence ; aussi, ne traversons-nous pas seulement une crise de confiance envers ceux qui nous gouvernent, mais surtout une crise plus profonde de notre rapport au monde.
Dans une société qui se transforme continuellement, les individus peinent à comprendre ce qu’ils deviennent, quelle place ils occupent et ce qui les relie encore aux autres. La crise actuelle est l’expression visible de cette désorientation collective.
4. Une singularité française : l’État garant présumé de la prospérité
À cette crise générale, perceptible partout, s’ajoute une singularité française : la place considérable accordée à l’État dans la représentation du bien-être individuel. À la demande légitime de protection sociale, semble parfois se substituer une attente plus extensive, celle d’un véritable « droit à la prospérité » : droit à un niveau de vie élevé, à la consommation, aux vacances, voire à une amélioration continue, pour chacun, de sa situation matérielle. La prospérité tend alors à être envisagée moins comme le résultat d’une combinaison d’efforts individuels, de création collective de richesses et de circonstances économiques, que comme une prestation dont les pouvoirs publics seraient les uniques responsables. L’écart entre les aspirations et les possibilités réelles devient ainsi une source permanente de frustration.
5. La République, responsable des échecs individuels
L’État n’est plus seulement tenu de garantir des droits et de protéger contre les risques ; il se voit implicitement reprocher de ne pas assurer à chacun la vie qu’il estime mériter. Cette évolution nourrit les surenchères politiques : chaque difficulté appelle une intervention publique, chaque insatisfaction une compensation, chaque élection la promesse d’une prospérité retrouvée. Mais aucune politique ne saurait garantir à tous une progression continue du niveau de vie, indépendamment de la production de richesses, des efforts consentis et des contraintes collectives. Le risque est alors celui d’une déception structurelle : plus la prospérité est perçue comme un droit inconditionnel, plus ses limites sont vécues comme une défaillance du pouvoir politique.
6. La fragmentation des appartenances et des colères
Les appartenances traditionnelles — sociales, professionnelles, territoriales ou nationales — perdent dans notre quotidien une partie de leur capacité fédératrice. Par-delà les revendications sociales légitimes et classiques, d’autres identifications émergent, notamment autour de causes internationales. Le drapeau palestinien brandi par un jeune Français lors d’une manifestation lycéenne, au-delà de son décalage apparent, illustre en réalité une recherche de reconnaissance et d’appartenance, sans nécessairement traduire un rejet de l’identité française. Il a vocation à épouser la cause de ceux qui s’insurgent contre l’injustice ressentie du monde. Parallèlement, les colères se diversifient.
La violence idéologique de certains groupes d’ultragauche peut rencontrer la violence plus diffuse de certains jeunes émeutiers des quartiers populaires. Les uns combattent un ordre social qu’ils jugent illégitime en brûlant les édifices publics qui en sont les symboles ; les autres peuvent exprimer le sentiment de n’y avoir aucune place en pillant les magasins auxquels leur quotidien ne leur donne pas accès. Leurs motivations diffèrent, mais la confrontation avec les institutions peut les rapprocher.
Le retour incertain des « Gilets jaunes » illustre enfin cette fragmentation. En 2018, ce symbole commun avait fédéré des mécontentements divers. Aujourd’hui, les frustrations semblent davantage se juxtaposer que s’organiser. La capacité de contestation demeure, mais celle de construire un mouvement collectif cohérent paraît affaiblie.
7. Les résurgences religieuses
Le regain de visibilité du phénomène religieux dans certains milieux révèle également la recherche de repères. Face à un monde perçu comme instable et isolant, la religion propose en effet une continuité, des certitudes, des règles et une appartenance communautaire. Elle peut répondre simultanément à un besoin d’identité, de reconnaissance et de sens. Le phénomène peut concerner différentes traditions religieuses, sans se confondre nécessairement avec une progression générale de la pratique. À l’accélération des transformations contemporaines du monde répond ainsi la recherche de références réputées permanentes.
La religion devient un refuge, un cadre de reconstruction personnelle ou, dans certaines expressions plus rigoristes, une manière de contester les valeurs dominantes d’une société qui ostracise, comme un moyen de redonner du sens à un monde qui n’en donne plus.
8. Les illusions populistes et la catharsis présidentielle
Cette désorientation collective constitue un terrain favorable aux populismes, de droite comme de gauche. En désignant des responsables identifiables pour tous les maux — les élites, les institutions, la mondialisation, l’immigration ou les puissances économiques —, ils proposent des explications simples à des transformations complexes et promettent de rendre au peuple la maîtrise de son destin.
Ces discours peuvent répondre à une demande réelle de protection, de souveraineté et de reconnaissance. Mais leur traduction politique se heurte à une difficulté fondamentale : les causes profondes de la crise dépassent largement les capacités d’action d’un gouvernement national. Ni le volontarisme politique, ni la restauration proclamée de l’autorité, ni même la redistribution des richesses ne suffiront, isolément, à ralentir la révolution numérique, à reconstruire les appartenances collectives ou à redonner un sens à l’existence. L’élection présidentielle de 2027 pourrait ainsi constituer une catharsis momentanée. Mais plus les promesses de rupture seront considérables, plus le risque de déception sera important.
Le populisme peut transformer le désarroi en espérance politique ; il ne peut, par la seule conquête du pouvoir, supprimer les causes de ce désarroi.
Conclusion — L’illusion des solutions immédiates et l’incertitude de l’avenir collectif
La France dispose d’institutions solides. Le risque principal n’est pas nécessairement leur effondrement, mais une dissociation croissante entre leur légalité et leur légitimité ressentie. Trois crises se superposent ainsi : une crise de représentation politique, une crise de reconnaissance sociale et une crise du rapport à l’autorité. Elles peuvent se renforcer mutuellement et nourrir une conflictualité durable. Le problème n’est donc plus seulement de gouverner une société mécontente, mais de maintenir la cohésion d’une société qui peine à se comprendre elle-même.
Nous croyons traverser une situation critique parce que nous ne parvenons plus à nous gouverner sereinement. Mais nous traversons en réalité une crise bien plus profonde : celle d’une société qui se transforme plus rapidement qu’elle ne parvient à se comprendre, dans laquelle les individus peinent à retrouver leur place, leur utilité et leurs repères.
Imaginer qu’une élection présidentielle, un changement de majorité ou quelques décisions spectaculaires permettront de résoudre une telle crise relève de l’illusion. Les transformations à l’œuvre sont trop profondes, trop rapides et trop largement indépendantes de la volonté des gouvernants pour disparaître en un claquement de doigts. Les promesses de rupture peuvent nourrir l’espérance ; elles risquent aussi de préparer de nouvelles désillusions.
Reste alors une interrogation plus fondamentale encore : est-il possible de construire un avenir collectif dans une société où les individus ne partagent plus nécessairement les mêmes références, les mêmes aspirations ni même la même représentation du monde ? Sans doute faut-il renoncer à l’idée de l’immédiateté d’un avenir commun parfaitement défini, auquel chacun serait appelé à adhérer. Mais cela ne signifie pas forcément renoncer à faire société.
Un destin collectif ne suppose pas l’uniformité des convictions ou des identités. Il suppose la conscience d’une interdépendance, l’acceptation de règles communes et la volonté de construire quelque chose ensemble. Le véritable défi politique n’est donc peut-être plus de promettre aux Français un avenir radieux, mais de leur redonner des raisons de croire qu’ils peuvent encore avoir un avenir ensemble.
Christophe Euzet, Maître de Conférences à l’université de Perpignan
