(Vu sur la Toile)

 

« La mafia n’existe pas en France, mais elle tue » : la mort d’Alain Orsoni, un assassinat « dans la continuité » des guerres de clans corses
(Article par rédaction BFMTV)

 

BFMTV.- Déjà visé par une tentative d’assassinat en 2008, l’ex-militant nationaliste corse a été abattu d’une seule balle alors qu’il assistait aux obsèques de sa mère à Vero, lundi 12 janvier. Sa mort est le dernier épisode en date d’une série d’éliminations entre clans rivaux en Corse.

Il se savait menacé et avait quitté la Corse pour refaire sa vie au Nicaragua. Peut-être Alain Orsoni a-t-il baissé la garde le temps des obsèques de sa mère. Ceux qui voulaient le voir mort y ont en tous cas vu une brèche, s’y sont engouffrés et ont visé juste, l’abattant d’une seule et unique balle, tirée d’une longue distance, lundi 12 janvier.

“C’est la chronique d’un assassinat annoncé”, commente dans le podcast de BFM “Le Titre à la Une” Jean-Michel Verne, spécialiste des organisations criminelles et auteur de l’ouvrage Juges en Corse.

La Juridiction inter-régionale spécialisée (JIRS) de Marseille et le tout nouveau Parquet anti-criminalité organisée (Pnaco) sont saisis des investigations et tentent désormais d’identifier l’auteur du tir, qui a pris la fuite.

Pour Jean-Michel Verne, “Alain Orsoni a un passé nationaliste, un passé affairiste et un passé qui le rapproche du grand banditisme, surtout au travers de son fils, Guy Orsoni, actuellement incarcéré. Donc, ce n’est pas forcément étonnant de le voir se faire abattre”. Ancien président du club de football d’Ajaccio et militant nationaliste de la première heure, le septuagénaire avait déjà fait l’objet d’une tentative d’assassinat en 2008.

 

 

Série d’assassinats visant le “clan Orsoni”

 

Si cet assassinat provoque une onde de choc en Corse, il s’inscrit seulement dans une “continuité de cette façon de s’entretuer, encore, par des professionnels (…) pour des enjeux de pouvoir” en Corse, décrypte Fabrice Rizzoli, également spécialiste de la grande criminalité et président de Crim’HALT.

Preuve en est que le “clan Orsoni”, avec Guy Orsoni à sa tête, a déjà perdu plusieurs de ses membres dans cette guerre insulaire. En 2012, le groupe a perdu coup sur coup Antoine Sollacaro, avocat d’Alain Orsoni et ténor du barreau, et Jacques Nacer, secrétaire général de l’AC Ajaccio.

Plus récemment, David Taddei et Jean-Baptiste Ottavi, d’autres proches connus de la justice pour des faits de banditisme sur l’île, ont été abattus dans des circonstances similaires en 2023. Les enquêtes sur ces deux dossiers sont toujours en cours à la Juridiction inter-régionale spécialisée (JIRS) à Marseille, indique le parquet de Marseille à BFM.

L’ombre de la bande du Petit Bar, rivale du clan Orsoni, plane sur ces différentes affaires. Plusieurs de ses membres ont été condamnés pour leur participation à l’assassinat d’Antoine Sollacaro, en décembre dernier, à l’issue du procès en première instance. Des soupçons pèsent sur la même bande concernant la mort d’Alain Orsoni il y a quelques jours, indique Jean-Michel Verne.

 

 

Une violence héritée des mouvements nationalistes

 

Selon Fabrice Rizzoli, cette logique de groupes criminels trouve son origine dans le mouvement nationaliste qui a fait entendre sa voix à partir des années 1980 en Corse. “Les armes ont été déposées en 2014 (le Front de libération nationale de la Corse ayant annoncé s’engager dans un processus de démilitarisation, NDLR). Le problème, c’est que les mouvements nationalistes ont été énormément marqués par la violence. Une partie de ces clans s’était déjà tournée vers le banditisme et y est restée.”

Historiquement, deux grandes organisations se partageaient l’île et y exerçaient leur influence. D’une part, la Brise de mer, au nord, née dans les années 1980, et au sud, la bande de “Jean-Jé” Colonna, décédé en 2006.

“La disparition, entre 2006 et 2009, des fondateurs de cette organisation n’a pas affaibli ce système mafieux”, écrit Jacques Follorou, journaliste au Monde et spécialiste de ces questions, dans son ouvrage Mafia corse : une île sous influence, paru chez Robert Laffont en 2023.

“Au contraire, il s’est enraciné et ses acteurs sont plus nombreux, plus disséminés”, décrypte le journaliste.

 

 

“S’il faut tuer les autres, on les tue”

 

Il existerait à présent vingt-cinq clans différents en Corse, précise Fabrice Rizzoli, qui décrit une “atomisation des groupes criminels” sur l’île. “Ces bandes peuvent être en concurrence ou en alliance. Une alliance peut durer un peu, puis s’arrêter.”

Si l’on présente souvent le Petit Bar comme l’une des groupes criminels les plus puissants en Corse actuellement, Jean-Michel Verne rappelle qu’il est loin de régner en maître sur l’île : “Vous avez d’autres équipes très structurées qui sont potentiellement capables d’avoir une force de frappe équivalente.”

Les uns et les autres se lient ou s’affrontent autour d’enjeux de pouvoir qui, pointe encore Fabrice Rizzoli, ont la particularité de reposer sur des affaires légales.

“Ils se disputent pour la Chambre de l’industrie et du Commerce au sud, pour des marchés publics, pour la possibilité de donner des emplois… Tout ceci est extrêmement demandé par ces clans, et s’il faut tuer les autres pour qu’ils n’aient pas ces affaires, on les tue.”

 

 

Le PNACO, un outil de lutte efficace?

 

Les membres de ces clans bénéficient de relais dans toutes les sphères de l’île, parfois jusque dans les rangs des élus, permettant à ce système de perdurer, comme le montre Jacques Follorou dans son ouvrage. Mais si l’impunité demeure, c’est aussi qu’aucun consensus n’existe encore autour du phénomène: si certains dénoncent franchement des pratiques mafieuses, d’autres renâclent à employer ce terme.

“La mafia n’existe pas en France, mais elle tue”, ironise Fabrice Rizzoli, qui déplore l’absence d’une “vérité judiciaire” au sujet des crimes commis par ces bandes insulaires. “Pour dire que la mafia existe, il faudrait qu’il y ait un délit d’association mafieuse et que les gens soient condamnés pour ‘association mafieuse’, comme c’est le cas en Italie depuis 1982.”

Quant à la création très récente du PNACO, si elle suscite un espoir dans la lutte contre cette problématique, Jean-Michel Verne s’interroge sur l’efficacité de ce “millefeuille” de juridictions qui “risquent de se marcher sur les pieds: “On a le Pnaco, la JIRS de Marseille qui gère aussi [ces affaires], puis le parquet de Bastia qui a une nouvelle structure, un parquet régional de lutte contre le crime organisé… Tout ça risque aussi de provoquer certaines confusions et certains tiraillements.”

(Source : BFMTV)