(Vu sur la Toile)
Languedoc-Roussillon : la filière viticole lance une enquête inédite pour piloter le vignoble de demain
Lundi 20 avril, au Mas de Saporta à Lattes, Guilhem Vigroux et Dominique Blanc ont annoncé le lancement d’une enquête inédite auprès de leurs 3 444 adhérents. Pour la première fois en vingt-trois ans d’existence, le Comité RQD interroge ses vignerons sur leurs intentions d’arrachage. Un pas décisif vers un tableau de bord complet, capable d’anticiper les mutations du vignoble et de mieux accompagner une filière sous pression. (par Louise Brahiti – Rédaction du magazine Hérault Tribune)
Hérault Tribune.- La crise viticole languedocienne n’est pas un épiphénomène. Elle est structurelle, multifactorielle, et dure depuis plusieurs années : effondrement des prix sur certains cépages, mutation accélérée des marchés, changement climatique qui redistribue les cartes variétales, campagne d’arrachage définitif en cours pour environ 8 000 hectares dans le seul bassin Languedoc-Roussillon. C’est dans ce contexte que Guilhem Vigroux, président du Comité Reconversion Qualitative Différée (RQD) du Languedoc-Roussillon, et Dominique Blanc, son directeur, ont réuni la presse ce lundi 20 avril au Mas de Saporta à Lattes pour annoncer une initiative que la structure n’avait jamais prise en vingt-trois ans d’existence.
Depuis le mercredi 22 avril, les 3 444 adhérents du sixième plan collectif de restructuration reçoivent une enquête de sept minutes. La question posée par Guilhem Vigroux lui-même dans le courrier d’accompagnement est directe : “Au cours des trois années à venir, quelles surfaces et quels cépages allez-vous arracher, et pour quelle raison ?
“La pièce manquante”
Depuis sa création en 2003, à l’initiative de la profession viticole dans le sillage de la dernière grande crise du secteur, le Comité RQD est l’outil central de la restructuration viticole régionale. Association loi 1901, agréée par le conseil de bassin viticole et par FranceAgriMer, elle accompagne les vignerons dans le cadre du dispositif européen OCM vitivinicole, dont l’enveloppe consacrée à la restructuration en France s’élève à 80 à 100 millions d’euros par an.
En vingt-trois ans, plus de 53 000 hectares ont été transformés dans le bassin. Aujourd’hui, trois hectares sur quatre qui se plantent en Languedoc-Roussillon passent par ses services.
Son rôle dépasse largement la gestion administrative des dossiers. Chaque automne, le Comité appelle l’ensemble de ses adhérents, tous, exhaustivement, pas par sondage, pour connaître leurs intentions de plantation. “Ce suivi annuel a construit une base de données d’une précision inhabituelle dans le monde agricole, et une relation de confiance qui permet d’anticiper, d’alerter, d’accompagner”, avance Guilhem Vigroux. Un vigneron qui oublie de déposer son dossier avant la date butoir reçoit un appel. Un autre qui change de statut juridique est guidé dans ses démarches. “On n’est pas une administration qui veut enquêter, on est dans le service”, ajoute-t-il.
Mais cette proximité, aussi réelle soit-elle, butait sur une limite structurelle. Le Comité savait ce que ses adhérents plantaient, il ignorait ce qu’ils arrachaient. Or sans cette information, impossible de construire une vision cohérente de l’avenir du vignoble.
Les intentions de plantations présentées ce lundi illustrent cruellement ce manque : chez les 3 444 vignerons engagés dans le PCR 2026, 56 % des intentions portent sur des cépages blancs, du jamais vu, contre 30 à 35 % dans les plans précédents. Le chardonnay seul représente 21 % des intentions, avec une progression anticipée de +1 486 hectares, sur un encépagement régional déjà estimé à 14 000 hectares pour ce cépage. Problème : “personne ne sait si ces hectares supplémentaires viennent remplacer de vieilles parcelles arrachées ou s’ajouter à l’existant”. La différence, en termes d’équilibre offre-demande, peut être catastrophique : “On sait ce qu’ils ont planté. On sait ce qu’ils veulent planter. Il manquait une pièce”, résume Dominique Blanc.
La filière, rappellent les deux hommes, a “déjà payé le prix de cette absence de visibilité”. Le merlot, implanté massivement dans les années 2000 au nom d’un effet de masse censé soutenir les prix, s’est retrouvé en “surproduction chronique”. Ses cours se sont effondrés à 65 euros le tonneau. “Je fais partie de ceux qui ont implanté abondamment et qui s’en sont mordus les doigts”, raconte Guilhem Vigroux. Résultat visible dans les chiffres du plan collectif 6 : le merlot ne concentre plus que 234 hectares d’intentions de plantation, contre 1 000 dans les anciens plans. Trop tard pour ceux qui portent encore ces vignes à perte.
Une enquête d’intention pour mieux piloter
L’enquête lancée ce mercredi 22 avril est la réponse directe à cette lacune. Elle s’appuie sur l’infrastructure relationnelle construite en vingt ans. “Les vignerons sont habitués à être appelés. Ce que le Comité fait désormais, c’est enrichir cet échange habituel d’une dimension nouvelle : en plus des intentions de plantation, les vignerons sont interrogés sur ce qu’ils comptent arracher”, explique le directeur. Deux personnes ont été recrutées spécifiquement pour mener cette campagne de contacts téléphoniques, en complément du formulaire envoyé par courriel.
Le formulaire est “volontairement court et dédramatisé”. Sur chacune des trois prochaines campagnes viticoles, le vigneron indique quel cépage il compte arracher, sur quelle surface, et pour quelle raison. La liste des motifs est précisément construite : dépérissement, inadaptation au changement climatique, rendements insuffisants, absence de débouchés, renouvellement, réduction des surfaces, diversification vers d’autres cultures.
“On veut aussi observer l’impact du changement climatique dans la décision des vignerons, explique Dominique Blanc. On va voir que certains arrachent parce que le cépage ne tient plus à la chaleur. C’est une donnée qu’on n’avait jamais pu agrégée.” Et Guilhem Vigroux de préciser : “ce qu’ils indiquent n’est pas un engagement”. C’est une enquête d’intention. Un vigneron qui déclare vouloir arracher ses cabernets-sauvignons pourra changer d’avis si la saison se révèle bonne.
Créer un tableau de bord
L’ambition affichée par Guilhem Vigroux et Dominique Blanc dépasse largement le recensement ponctuel. Les supports de présentation du Comité le formulent sans détour : “Le recensement des intentions d’arrachage apportera une visibilité sur les projets de plantation et les intentions d’arrachage inconnues, fournira un indicateur sur l’encépagement dans les années à venir, voué à devenir un outil décisionnel pour faciliter le pilotage de la filière viticole.”
En croisant ces intentions d’arrachage avec les données de plantation, l’historique des dix dernières années et les informations des douanes, le Comité entend construire un outil géomatique capable de spatialiser, commune par commune, l’évolution probable du vignoble sur dix ans. “On mettra ce qu’on veut, décrit Guilhem Vigroux. Sur chaque territoire, on saura ce qui s’est arraché, ce qui va s’arracher, et ce qui va se planter.”
Ces données seront présentées à l’été 2026 à l’ensemble de la filière, négociants, caves coopératives, interprofessions et pépiniéristes, pour nourrir des décisions collectives. “Faut-il freiner les plantations de chardonnay avant que le marché ne se sature ? Faut-il encourager tel cépage résistant dans tel secteur en difficulté climatique ? Ce sont des questions que personne ne peut aujourd’hui trancher faute de données partagées”, relève-t-il.
À terme, ce recensement devrait être intégré directement dans le formulaire d’inscription au plan collectif, dès le 7e plan : les vignerons déclareront simultanément leurs intentions de plantation et d’arrachage, à chaque nouveau cycle de trois ans. La boucle sera bouclée. Et la filière languedocienne disposera d’une vision plus complète de ce que son vignoble va devenir. “On verra le dessin de notre vignoble à cinq ans, sept ans, dix ans”, dit Guilhem Vigroux. La promesse est belle.
(Source : Hérault Tribune)

