Mercredi 16 février 2011, en soirée, en son domicile de Ponteilla, entouré de l’affection des siens, Jordi Barre, « la voix de Catalogne Nord », s’éteignait… Jordi Barre, chantre et héraut de la poésie et de la chanson catalanes, nous quittait… Treize ans déjà!…

 

Malgré le temps, la peine se réclame toujours entière et intarissable, et le respect se déclare infini quand le cœur s’épanche et quand tous les humbles que nous sommes évoquent le musicien, le chanteur, l’homme, le symbole…Bienheureux celui qui, en peignant, jour après jour, son coin de ciel, parvient à atteindre l’Éternité.

Cette éternité-là, Jordi Barre l’a conquise à la force de ses chansons, mais encore à la grâce de tous ces petits mots et de tous ces petits gestes qui constituaient sa personnalité, profonde et entière… Jordi Barre était la générosité et l’humanité incarnées… Cet homme de foi et d’espérance donnait tout, tout sans rien compter, et tout sans rien attendre en retour… La poésie – et la poésie catalane en particulier- se plaçaient au cœur-même de sa démarche.

Jordi Barre a fait beaucoup plus que défendre ou que préserver la chanson, la poésie et la langue catalanes.

Fort de son talent et confiant en ses initiatives, il en a enrichi le patrimoine, et ce en plaçant au-devant-même de la scène, avec un respect des autres et avec un don de soi exemplaires, les poètes catalans des côtés sud et nord des Pyrénées. Pour le passé, les poètes de Catalogne Nord – ceux que l’on avait oubliés ou que l’on méconnaissait – ont quitté les limbes de l’ombre, grâce à l’action artistique, humaine et musicale de Jordi Barre.

Saluant le développement démocratique de la Catalogne-Sud, dans sa phase post-franquiste, Jordi Barre a su ressusciter la « Pregària per un cant espiritual » de Joan Maragall (poète « noucentista »), le tendre et intime « Escolta » de Joan Salvat-Papasseit (écrivain anarchiste, mais encore porte-voix de l’amour dans ses arcanes et ses entrelacs les plus intimes) ou le triomphal, mais si humble « Retorn a Catalunya » de Josep Carner, humaniste identitaire s’il en fût.

A l’orée du devenir et des attentes de Catalunya-Nord, que Jordi Barre avait esquissés dans la perspective lucide qu’on lui reconnaissait, trois auteurs ont compté, dans son parcours fulgurant et lumineux, et ont été mis à l’ouvrage, puis mis en lumière comme il se devait… trois écrivains et poètes si différents dans leurs styles mais si proches dans leurs passions, tant Jordi Barre se voulait à-même de rassembler, de fédérer, d’unir. Trois personnes qui ont pris leur hauteur, en tant qu’auteurs, et ce à la grâce de « notre chanteur ». Pour les nommer chronologiquement dans la vie artistique de Jordi Barre: Jordi Pere Cerdà, Joan Cayrol et Joan Tocabens…

Au préalable et à l’aune du parcours de Jordi Barre, une chanson phare : « Crec » (Credo vell i sempre nou) de Joan Amade (fondateur du mouvement régionaliste « Nostra Terra » en 1934) donne le la et montre la voie, en 1979.

Jordi Barre, en proposant, cette année-là, un 33 tours hardi et remarquable, proposé à l’écoute et à la sensibilité du microcosme roussillonnais – lequel recherche son identité dans un flou multiculturel – va s’imposer derechef comme le héraut de la langue et de la culture nord-catalanes.

Du héraut au héros, il n’y a qu’un pas à accomplir, un pas que Jordi Barre franchit courageusement, avec ce bienheureux disque vinyle, de facture noir et blanc, qui prend et affirme, à contre-courant d’une vague musicale jacobine et franco-française, tous les risques qu’il a toujours eu à cœur de prendre, et en offrant à son corps défendant, à un public qu’il va séduire et faire adhérer à sa cause, les adaptations musicales des textes de Jordi Pere Cerdà (dont on retiendra « Canta canta Perpinyà », « El meu país » , « Sóc un mariner »)…

Seconde étape – et non des moindres -: par la suite, Jordi Barre va mettre en musique et porter à la connaissance du public un poète qui prendra et occupera une place immense, voire incommensurable, dans sa carrière: et ce en la personne de Joan Cayrol, précisément. Cet alchimiste de l’émotion, qui sait jouer et user des mots, des vécus historiques et sociologiques, de la fibre familiale et identitaire ainsi que des sentiments viscéraux… cet épicurien qui se plaît dans le détail à dépeindre ce qu’’il voit, ce qu’il ressent et ce dont il se souvient, cet écorché vif qui n’en finit pas d’aimer la terre catalane et qui ne nourrit pas moins d’espoirs à son égard… cet homme dont le destin s’écrit au quotidien, oscillant entre le bonheur de vivre et la douleur de voir l’humanité vaciller, ce chantre mû par un humanisme surhumain, submergé par le senti et le ressenti, vibrant entre l’abnégation de soi et l’amour de la vie, inscrira sa verve et sa science poétiques dans le cœur du peuple… « poble menut », monde infiniment et résolument formé de petites gens, peuple riche de ses infimes joies et pauvre de ses peines inextinguibles, mais peuple éternellement sensible et attentif à tout ce qu’il aime, à tout ce dont il rêve et à tout ce qu’il désire exprimer.

En quelque cinq ans, Joan Cayrol va offrir à Jordi Barre ses plus grands succès : le texte appellera la mélodie; la musique reviendra en effet boomerang à l’écriture… et la création parviendra au verbe dont elle est originellement issue.

L’empathie créatrice sera telle entre Jordi Barre et Joan Cayrol que les titres – baignés de flammes, de pleurs, de salive, de sang et de lumière – s’enchaîneront et se multiplieront presque naturellement, dans la fulgurance et dans la force prolifique d’une poignée d’années sublimes, singulières, mémorables, incontournables et décisives.

L’idylle tumultueuse Barre-Cayrol a enrichi et remis à flot en un tournemain et en moins de cinq ans le patrimoine roussillonnais qui eût pu prendre l’eau, affrété sur la mer de la catalanité. Ainsi sont nés près de cinquante textes magnifiques qui affranchissent le patrimoine nord-catalan de deux siècles de retard. Désormais, grâce à Joan Cayrol et à Jordi Barre, notre héritage culturel, nos chansons, nos poèmes, sont à-même d”affronter l’avenir…

Qu’elles surgissent comme des cris de foi et de révolte ou comme des soupirs de sagesse, les chansons nées du tandem Barre-Cayrol restent identifiables pour qui les a perçues et entendues. Elles demeurent marquées du double-sceau de la mémoire et de l’espoir.

Lyriques, passionnées, elles proviennent des entrailles de l’homme et de la terre. On ne peut que s’incliner devant « Toquen les hores », « Torna venr Vicens », « El xiprer vert », « La nit on vam fugir » (un hymne à la Retirada), « Tant com me quedarà», « Jo sóc de Perpinyà », « Jo sé » « Una nit », « Si me’n vaig », « Deixeu-me el temps »

Autre parenthèse salutaire initiée dans les années 80 où interviendra un nouvel opus:  une verve inédite qui va flirter avec les années disco, la décentralisation et l’apparition d’une heureuse vague régionaliste : c’est le rendez-vous intergénérationnel que Jordi Barre fixe au groupe « Pa amb oli », une formation musicale que Jordi va constituer et diriger. Les textes et les propos vont devenir plus revendicatifs, les mélodies plus incisives…

Les chansons de « Pa amb oli » s’emparent d’une saine révolte qu’elles exaltent. Elles abandonnent une mélancolie passéiste pour affirmer une identité qu’elles iront au final réclamer jusqu’à Paris-même.

En effet, en 1983, « Pa amb oli » prend d’assaut la capitale. 1983 : un événement national pour les Pyrénées-Orientales, encore traditionnellement nommées « Roussillon », et pas encore estampillées – sous le génie créatif de Llorenç Planes – de l’appellation « Catalogne-Nord ».

En 1983, « Pa amb oli » fait l’Olympia et les Catalans expriment et crient leur identité et leur existence dans le temple centraliste et jacobin de la variété, de la chanson et du show-business. Les textes – signés Joan Cayrol pour leur majorité – prennent une résonance vivifiante. Quittant le folklore auquel on les avait destinés, confinés, et même condamnés au déni, ils affirment et réclament une légitimité catalane enfouie, bafouée, voire frappée d’apostasie.

Les chansons du groupe « Pa amb oli » formation menée par Jordi Barre vont remettre au devant de la scène bon nombre de pièces du «traditionnel catalan», mais plus encore révéler des éléments poétiques, issus du génie de Joan Cayrol : « Parlem català », « La cançó del vent », « Llibertat condicional », « Titelles » et bien d’autres.

Dernier tempo (Joan Cayrol ayant disparu en 1981): Jordi Barre va rencontrer en la personne de Joan Tocabens un poète et un parolier avec lequel il va parcourir un nouveau bout de chemin. Trente ans de collaboration vont donner naissance à « Una revolta dins el ventre », « Amb la força de l’amor »… ainsi qu’à plusieurs spectacles historiques, lesquels seront mis en scène avec talent par Jean-Pierre Lacombe-Massot (« L’épopée des Rois de Majorque » (1260-1340) et Les Angelets de la terra (révolte populaire consécutive au traité des Pyrénées du 7 novembre 1659, et farouchement opposée – en Vallespir et en Conflent notamment à l’imposition de la gabelle) obtiendront chacun en leur temps auprès du public un succès amplement mérité…).

Au terme de treize années d’absence, Jordi Barre s’inscrit aujourd’hui et plus encore que jamais dans la mémoire collective de ce petit pays qui est le nôtre et qui nous est si désespérément cher… un petit pays dont rien ne semble pouvoir altérer ni le sang, ni l’or qui le symbolisent et l’incarnent, un pays de tout et de rien vivant, vibrant et vibrionnant au cœur de chacun d’entre nous. Voilà onze ans déjà que Jordi Barre nous a quittés… Et le vide qu’il nous a laissé demeure irrésolument béant…

Jean Iglesis

Photo : Jordi Barre – Congrès des feux de la Saint-Jean à Saint-Laurent-de-la-Salanque (juin 2003) – @Jean Iglesis