L’exigence d’une mémoire sans oubli. “ L’oubli offense, et la mémoire lorsqu’elle est juste, honore“ ( Elie Wiesel ) 

 

La mémoire est une exigence. Elle relie les générations, éclaire le passé pour mieux comprendre le présent et donne sens à ce que nous sommes. Se souvenir, c’est déjà agir. Argelès-sur-mer, notre commune, le fait avec justesse, en honorant la Retirada.

Nous nous souvenons de ces milliers d’Espagnols, chassés de leur pays par la guerre civile, contraints à l’exil parce qu’ils étaient républicains, parce qu’ils fuyaient une dictature brutale. Ils ont franchi la frontière dans l’urgence pour rejoindre notre pays, laissant derrière eux leurs maisons, leurs vies et tous leurs espoirs. Ils ont trouvé ici, sur cette plage battue par la tramontane glaciale de février 1939, non pas un refuge, mais l’épreuve du dénuement, du froid et de l’attente.

Cette mémoire est juste. Elle est nécessaire, et s’impose à nous avec évidence. Elle appartient pleinement à notre histoire commune. Et tandis que, de nouveau, les vents mauvais se lèvent, que le fracas du monde se rapproche, que l’Europe tremble sous le tumulte des conflits, elle nous rappelle ce que deviennent les hommes quand la paix vacille.

Mais la mémoire, pour être fidèle, doit être entière. Elle n’admet ni l’oubli ni la sélection. Se souvenir, c’est aussi regarder plus largement.

Car à côté de ces chemins d’exil, il y eut d’autres destins suspendus, d’autres vies brisées dans l’ombre de la guerre : ceux des prisonniers de la deuxième guerre mondiale. Deux millions de Français, plus de six mille Catalans dont une centaine d’Argelésiens. Des hommes, souvent fils de la terre, vignerons, cultivateurs, artisans, tonneliers, aladriers… Ils durent tout abandonner pour la guerre. Ils connurent l’épreuve du stalag, le froid, la faim, l’éloignement des leurs, la nostalgie des vignes, de leurs outils restés en suspens. Cinq longues années de captivité, loin de tout ce qui faisait leur existence, cinq années de souffrance, d’attente, d’absence et d’espérance retenue, avant de revenir, marqués à jamais, dignes mais taiseux, prêts à retrouver la rudesse et la beauté de leur métier, a replonger leurs mains dans la terre catalane .

Leur souvenir, plus discret, comme lentement recouvert par le linceul de l’oubli, n’en appartient pas moins à la même étoffe que celui des exilés : celle de l’endurance, de la dignité, de cet attachement obstiné à ce qui fait une vie.

Il ne s’agit en aucun cas d’une mise en concurrence mémorielle. Il s’agit de justice. Alors gardons tout. Ne laissons aucune histoire dans l’ombre.

Honorer ces hommes, ici, dans notre commune, c’est faire surgir de l’ombre leurs cinq longues années de captivité, et inscrire pleinement leur mémoire aux côtés de celle de la Retirada dans un même élan de justice et de fidélité. C’est rassembler les mémoires. C’est donner à chacun sa place dans le récit commun, sans rien retrancher, sans rien opposer avant que le silence ne gagne, avant que l’oubli ne referme ce qui doit rester vivant. Car ces deux mémoires ne s’excluent pas, elles se répondent. D’un côté, les exilés de la Retirada chassés de leur pays par la guerre civile. De l’autre, les prisonniers de guerre, des hommes capturés, privés de liberté, retenus cinq longues années loin de leur terre, loin de leur vie.

L’une dit l’exil, l’autre l’absence. L’une évoque l’arrachement, l’autre la captivité. Ensemble, elles révèlent la guerre dans ce qu’elle a de plus sombre et de plus dévastateur. Les unir, c’est donner à notre mémoire sa juste mesure. C’est lui permettre d’avancer pleinement sur deux jambes, nourrie de toutes ses parts d’histoire. Une mémoire qui rassemble, marche droite, et une commune qui avance ainsi marche plus loin.

Car, comme le rappelait Winston Churchill : “un peuple qui oublie son passé, se condamne à le revivre“. A nous de faire vivre une mémoire entière, pour éclairer notre avenir.

*Georges Tura ( fils de prisonnier de guerre)