Depuis plus de quarante ans, la France repose sur un parc nucléaire qui a assuré son indépendance énergétique et une électricité parmi les moins chères d’Europe

 

Ces réacteurs, construits entre les années 1970 et 1990, ont été amortis depuis longtemps et restent performants, mais ils vieillissent et nécessitent des investissements massifs pour prolonger leur durée de vie. En parallèle, ils produisent des déchets à vie longue dont la gestion demeure un enjeu majeur. L’EPR, censé incarner la nouvelle génération, devait apporter puissance, sûreté et durabilité. Pourtant, les chantiers ont accumulé retards et surcoûts, et surtout, ces réacteurs ne ferment pas le cycle du combustible : ils produisent même davantage de plutonium et d’actinides mineurs, des matières dont la radiotoxicité s’étend sur des dizaines de milliers d’années. C’est précisément pour répondre à ce défi qu’avait été conçu ASTRID, un réacteur rapide de quatrième génération capable de brûler ces éléments, de réduire drastiquement la durée de dangerosité des déchets et de valoriser l’uranium appauvri accumulé en France. ASTRID représentait une avancée stratégique majeure, la possibilité de transformer un passif en ressource et de ne pas léguer aux générations futures un héritage difficile à gérer.

Pourtant, en 2019, le programme a été arrêté. Cette décision, prise sous la présidence d’Emmanuel Macron, s’inscrivait dans un contexte politique où la question nucléaire était devenue particulièrement sensible. Les mouvements écologistes, très présents dans le débat public, défendaient une réduction du nucléaire au profit des énergies renouvelables, et leur influence pesait sur l’opinion comme sur les arbitrages gouvernementaux. Sans qu’il y ait eu d’accord explicite ou de marchandage formel, l’exécutif cherchait à montrer une volonté d’équilibrer la politique énergétique, à apaiser certaines sensibilités et à éviter d’ouvrir un nouveau front sur un sujet déjà conflictuel. Dans ce climat, ASTRID, perçu comme un projet coûteux, complexe et associé à une filière sodium historiquement contestée, est devenu un symbole dont l’abandon permettait d’envoyer un signal politique. Le coût du démonstrateur, les difficultés industrielles rencontrées sur les EPR, le prix bas de l’uranium et la volonté de ne pas raviver les tensions autour du nucléaire ont pesé dans la balance. La décision a été critiquée par de nombreux ingénieurs et chercheurs, qui y ont vu une perte de souveraineté technologique et une occasion manquée de maintenir l’avance historique de la France dans les réacteurs rapides.

Pendant que la France renonçait à ASTRID, d’autres pays ont poursuivi leur effort. La Russie exploite déjà plusieurs réacteurs rapides et prépare une nouvelle génération. La Chine construit le CFR 600 et investit massivement dans la fermeture du cycle. L’Inde finalise son propre réacteur rapide. Ces nations ont compris que le nucléaire n’est durable que si l’on maîtrise l’ensemble du cycle, production comme gestion des déchets. En France, l’abandon d’ASTRID laisse un vide : les EPR produisent des matières que seul un réacteur rapide peut consommer, et les stocks de plutonium et d’actinides continuent de croître. La question n’est plus seulement technique, elle est éthique. En continuant à produire des déchets sans disposer d’un outil capable de les valoriser, la France reporte sur les générations futures une responsabilité lourde, alors même qu’elle avait entre les mains une technologie capable de réduire cette charge.

Aujourd’hui, le pays se trouve à un tournant. Le nucléaire reste un pilier de son indépendance énergétique, mais il ne peut être durable que si la question des déchets est traitée avec la même ambition que la production d’électricité. Relancer un programme de réacteur rapide, qu’il s’appelle ASTRID 2 ou autrement, permettrait de reprendre la main, de réduire la radiotoxicité des déchets, de valoriser les matières existantes et de redonner à la filière française une cohérence industrielle. Le débat dépasse la technique : il engage notre responsabilité collective et la manière dont nous concevons l’héritage que nous laisserons à ceux qui viendront après nous.

 

Jean-Luc Curutchet