Rachat et transformation de Twitter en X, projet de loi française pour interdire TikTok, Snapchat et Instagram aux moins de 15 ans, affaire Cambridge-Analytica… Les réseaux sociaux ponctuent régulièrement l’actualité médiatique, sociale et politique. Mais comment la presse française en parle-t-elle vraiment ? C’est la question que s’est posée une équipe de scientifiques toulousains au sein de l’Observatoire des pratiques socio-numériques (OPSN). Leur étude révèle comment les journalistes ont progressivement fait des réseaux sociaux une infrastructure de leur propre travail, non sans angles morts persistants sur leurs usages réels et leurs logiques de pouvoir.

 

Les chercheuses et chercheurs de l’OPSN, soutenus financièrement par la Maison des sciences humaines et sociales de Toulouse (MSHS-T) et l’Université de Toulouse, ont collecté plus de 150 000 articles de presse quotidienne issus du Monde, du Figaro, de Libération, Aujourd’hui en France, des Echos, de la Croix et de l’Humanité, sur une période allant de 2003 à 2024. Pour analyser ce volume
considérable, l’équipe a eu recours à la lexicométrie, une méthode qui cartographie les grands registres thématiques d’un corpus textuel.

De « myspace.com » à « les réseaux sociaux » : une normalisation en vingt ans

L’un des résultats les plus frappants de l’étude concerne la transformation du langage journalistique lui-même. Les premières occurrences, au début des années 2000, désignent les plateformes avec leur suffixe technique : myspace.com ou facebook.com, signe d’un web encore perçu comme expérimental. Les guillemets encadraient régulièrement l’expression « réseaux sociaux », marquant une distance prudente face à un objet jugé étranger. « À partir de 2013, ces guillemets ont pratiquement disparu », observent les chercheurs.

Parallèlement, l’usage du pluriel dans le terme « les réseaux sociaux » dépasse les 80 % des occurrences  dès 2011, et culmine à plus de 95 % à partir de 2018. Ce glissement vers une catégorie englobante efface les spécificités techniques et politiques de chaque plateforme au profit d’une évidence collective. « C’est le signe que les réseaux sociaux ont rapidement été investis d’une signification qui dépasse les spécificités des plateformes et qu’ils sont perçus et discutés comme un tout, comme une catégorie qui fait sens même sans exemplification ».

« L’effet Twitter » : quand les routines journalistiques fabriquent la visibilité médiatique

Le rapport de recherche met aussi en relief ce que les scientifiques appellent « l’effet Twitter » : malgré sa base d’utilisateurs beaucoup plus restreinte que d’autres réseaux sociaux, Twitter est néanmoins énormément cité dans les articles de presse. Rapportés à leurs utilisateurs respectifs, Twitter génère plus de six articles par million d’usagers de ce réseau alors que Facebook en génère moins de 0,8 par million, soit une surreprésentation 8 fois supérieure à celle que laisserait supposer leurs audiences réelles. « Ces chiffres démontrent que la presse parle d’abord des réseaux qu’elle utilise elle-même », estime Brigitte Sebbah, professeure à l’Université de Toulouse au sein du Laboratoire d’études et de recherches appliquées en sciences sociales (Lerass). « Twitter est central non parce qu’il est majoritaire du point de vue des usages, mais parce qu’il est compatible avec les routines journalistiques »

Son format bref, directement citable, sa fonction de veille et de mise en scène des controverses en ont fait une infrastructure du webjournalisme bien avant d’être un réseau populaire. La grande présence de journalistes leur assure un contact permanent à tel point que Twitter peut être considéré comme une « méta rédaction ».

D’une communication libératrice à la manipulation politique : le désenchantement

Portés dans un premier temps par une rhétorique de la disruption et de la liberté d’expression, les RSN (réseaux sociaux numériques) sont progressivement réinscrits dans des récits critiques, voire accusatoires. Ce basculement correspond à un tournant discursif global repéré dans l’étude autour de 2018, année du scandale Cambridge Analytica et de l’entrée en vigueur du règlement général sur la protection des données (RGPD) de l’Union européenne.

Les thématiques d’innovation et d’économie, très présentes dans les articles du début de la période, perdent de l’importance au détriment des questions de régulation, de responsabilité et d’ingérence politique. Amplifiés par la récente médiatisation de l’intelligence artificielle, ces discours inscrivent les RSN et leurs fondateurs au cÅ“ur des enjeux géopolitiques contemporains, marquant la fin de l’illusion libertarienne du web.

La politique surreprésentée, les usages ordinaires invisibles

L’analyse des articles révèle que la presse ne couvre pas les réseaux sociaux tels qu’ils sont vécus par leurs utilisateurs. Alors que la grande majorité des usages quotidiens des plateformes (recettes de cuisine, sports, sociabilités, loisirs) relève de pratiques non politiques, ces dimensions ne représentent qu’environ un tiers du corpus journalistique. La politique, les scandales et les conflits occupent le reste.

L’étude montre aussi que les médias ne couvrent pas toutes les plateformes de la même manière : Twitter est assigné au débat public, Instagram au récit de soi, Snapchat aux risques adolescents, TikTok aux tensions géopolitiques et à la radicalité politique. Ce décalage structurel entre l’agenda médiatique et les pratiques effectives de centaines de millions d’utilisateurs soulève une question de
représentativité que l’étude pose sans détour.

 

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L’étude « Aux origines d’un monde : les réseaux socionumériques dans la presse quotidienne française » est accessible en intégralité sur le site de l’OPSN.

Ce rapport de recherche n’a pas été soumis à une procédure d’évaluation par des pairs. Il présente des résultats intermédiaires avec l’objectif d’ouvrir des pistes de discussions. Il a été produit dans le cadre d’une résidence scientifique en mai 2025 dans la commune d’Auzat (09).
Autrices et auteurs du rapport (par ordre alphabétique) : Guillaume Cabanac, Ophélie Fraisier Vannier, Béatrice Milard, Pierre Ratinaud, Brigitte Sebbah.
Rédactrice et rédacteur : Pierre Ratinaud et Brigitte Sebbah.