Voici que l’orage approche. Brutal et inexorable. Sans merci et dévastateur
Tandis que certains se déchirent encore sur la nature des nuages qui le composent, d’autres refusent mordicus de croire aux prévisions météorologiques. Préoccupant. Alarmant. Tout autant que l’évolution technologique en elle-même.
Malheureusement, l’heure n’est plus à se demander maintenant si l’IA va rapidement nous submerger ou pas, ni même à s’embarrasser de questionnements sémantiques. Oui, la vague arrive. Peu importe aujourd’hui qu’il s’agisse d’une intelligence à proprement parler ou d’un organe froid et dépourvu de sens car de conscience. Ce temps est révolu et admettre cette réalité ne la rend ni salutaire, ni souhaitable. Au contraire. S’évertuer en revanche à en minimiser les effets en orientant le débat sur des considérations annexes, l’est bien davantage.
L’ogre est déjà là et il va nous dévorer
Que restera-t-il alors de nous, simples Sapiens, lorsque les générations contemporaines, biberonnées à la pensée préfabriquée, auront perdu le sens de la réflexion, du labeur et de l’obstacle. Savoir n’aura alors que peu d’intérêt. La connaissance sera accessible dans la seconde au quidam moyen, via la moindre puce implantée et connectée. Comprendre l’information, la jauger et la restituer à un auditoire n’en maîtrisant pas les aboutissants, sera en revanche, un luxe que peu se permettront. Quant à l’utilité de le faire ? La question se pose dès aujourd’hui.
L’avènement d’une nouvelle ère sera venu. Celle de la délégation de la pensée et de l’effondrement de l’esprit critique. Pour ainsi dire, la fin d’une civilisation. La nôtre. Penser que cela relève de la fiction ou du pur fantasme n’est qu’un leurre. Nos deux pieds y sont déjà bien ancrés. Englués.
Ils sont légion, ceux qui sur les plateaux télé sourient à l’idée de la colonisation numérique. Et le péril qu’ils incarnent mérite d’être pris au sérieux.
Car en relatant des idées erronées, racoleuses, ou encore tronquées, ils participent malgré eux à la désorganisation face au choc qui s’annonce. Stop aux discours simplistes !
L’IA ne fait que compiler des infos glanées sur la toile ! Soit ! Comme nous le faisons dans une bibliothèque saturée d’ouvrages. Au détail près qu’il lui faudra 1 seconde pour ingurgiter des dizaines de livres, quand une journée nous sera nécessaire pour en achever un.
L’IA n’a pas d’âme. Ce n’est pas une Intelligence ! Bien entendu. Et alors ? Cela l’empêche-t-elle pour autant de d’analyser des milliards de fois plus vite que nous ? Et d’apprendre, de façon exponentielle.
L’IA commet des erreurs ! Soit. Rappelons aux plus sceptiques, le plus humblement du monde, qu’elle entame à peine la première journée de sa vie, quand nous, humains et prétendue perfection du monde vivant, besognons depuis plus de 300 000 ans à atteindre nos limites. Demain, elle gagnera en précision. Affinera ses arguments et optimisera ses prises de positions. Jusqu’à atteindre sous peu une perfection documentaire, convergeant c’est à craindre, vers la vérité universelle. L’ironie voulant que le plafond technologique une fois atteint serait sans aucun doute synonyme de notre propre fin.
Enfin, l’IA en est incapable de peindre la Joconde ! Mais voyons, soyons sérieux. Nous sommes saturés d’images générées par l’intelligence artificielle. Bon nombre de vidéos en provenance du front Iranien sont truquées pour mieux désinformer. Le moindre téléphone portable peut produire les images d’une personnalité du XVIIIe siècle buvant le thé sur la Lune. Et il faut moins d’une heure à ChatGPT ou Claude pour rédiger un roman policier, dont la nature mensongère serait indécelable à l’infinie majorité des lecteurs. N’en jetez plus.
Quid alors du cursus scolaire de nos enfants ?
Ne faudrait-il pas dès aujourd’hui, inclure dans les programmes de nos jeunes, la maîtrise de cet outil aussi prodigieux que redoutable ? Il ne s’agirait pas ici de s’y soumettre, mais plutôt d’orchestrer une cohabitation inévitable avant qu’elle ne devienne rivalité tout d’abord et capitulation certaine par la suite. Refuser l’évidence ne la rend pas moins inéluctable. Mais l’occulter, ne fera qu’accroître ses conséquences dévastatrices. Qu’adviendra-t-il des métiers de graphistes, de traducteurs, de rédacteurs ? Mais aussi ceux d’avocats, comptables, secrétaires… Tous sont voués à disparaître dans les années voire les mois à venir, car littéralement laminés face à l’imperturbable perfection numérique.
Le processus est en marche. Comment imaginer un seul instant, qu’un retour en arrière soit possible.
Il va ainsi pour le progrès depuis la nuit des temps. Ceux qui se déclinent dans le domaine de la médecine n’ont quant à eux jamais été aussi rapides… L’IA voit et capte des données que la meilleure équipe de médecins ne verra jamais sur un cliché. Elle prédit, telle un oracle. Elle anticipe pour mieux soigner. Parce qu’on le lui a appris au préalable. Certes. Mais qui sera prêt à se passer de son aide, sous prétexte qu’elle nous effraie ? Peu, soyons-en certains.
Impossible de stopper cette folle course en avant. Au mieux la contenir. Car en matière d’économie, de recherche et de sécurité, un pays qui n’avance pas est un pays qui recule. La Chine, la Russie, les États-Unis d’Amérique ont déjà des temps d’avance sur le reste d’un monde qui tergiverse. Européens en tête.
Et pendant que l’on converse bruyamment sur la nature du danger qui nous guette, celui-ci apprend silencieusement à se passer de nous.
Pierre Euzet

