Ami Estranger, ici je veux te parler et faire appel à ton esprit curieux et à la fin de ce texte sur la corrida, à ton esprit critique… Sais-tu quel est le point commun entre des villes comme Alès, Bayonne, Béziers, Lunel, Chateaurenard, Palavas-les-flots, Millas, Orthez, Mont de Marsan, Carcassonne, Nîmes, Céret, Beaucaire, Arles, et bien d’autres encore comme Saint-Gilles, Sainte-Marie-de-la-Mer, Vic-Fezensac, et bien d’autres encore ? Outre le fait que ce sont des villes du sud de la France, elles font partie de l’union des villes taurines françaises

 

A l’approche de l’été dans ces villes de l’Europe du Sud, des affiches annonçant une corrida fleurissent. En parallèle, des manifestations anti-corridas se lèvent.

Les anticorrida sont peu nombreux mais véhéments. Les pro corridas, au nombre restreint, eux aussi, sont très actifs.

Les uns sont traités d’assassins sanguinaires attardés, les autres de dictateurs censeurs hystériques.

Dans ce tableau artistique qu’est celui de la corrida, il y a le taureau, le toréador dans une arène de poussière, sous un soleil noir et une ombre mystérieuse.

Voyons ces différents éléments.

 

Le toro

 

Bête de force, de masse sombre, pesant plus d’une tonne et 1m50 au garrot, sort à l’avant une tête de 100 kilos au museau fumant, surmontée de cornes de 35 cm, épaisses et pointues et à l’arrière une queue poilue, avec entre les jambes deux grosses cojones et una chupa épaisse (inutile de chercher la traduction…).

Nos animaux actuels de nos campagnes ne sont que des taureaux, vaches et bœufs lourdauds, patauds et débiles, élevés en bétail pour notre consommation domestique.

Le contraire de notre toro, fier descendant d’Auroch, ancêtre représenté dans les grottes de Lascaux et, chassé par les néandertaliens.

Notre toro est lui, l’ultime produit d’une sélection drastique séculaire vivant en liberté loin de l’homme.

Notre toro, un sauvage sensuel, combatif, le poil dru, la verge tendue, la tête altière, le regard noir, la langue voluptueuse est un demi-dieu.
Notre animal se prête au combat.

 

Le toréador

 

Mince, beau, au regard franc. Sur sa peau est collé un habit de lumière aux couleurs vives, aux paillettes dorées, mettant en relief son torse menu et étincelant, ses jambes agiles et musclées, la bosse prétentieuse de son sexe, les arrogantes fesses, les bas roses, les ballerines noires, la tête hautaine droite surmontée d’un bicorne noir, notre toréador entre en scène.

Notre homme d’opéra est suivi de son équipe avec le picador – homme de cuir et de métal – monté sur son cheval harnaché qui, armé d’une lance, devra recevoir la charge du taureau et planter dans ce dernier 7 cm de pique dans le garrot.

Puis des bandilleros, athlètes colorés et danseurs agiles, qui avec leurs capes roses et jaunes vont jouer avec le toro pour ensuite lui planter les banderilles, sorte de bâtons multicolores terminés par un dard qui sera fixé derrière la tête de l’animal.

Le toréador (terme ancien) ou le torero (terme moderne) ou matador (terme direct) se drape de la muleta rouge, qui cache la sombre épée.

Les jeux vont commencer, le public les réclame.

 

La rencontre

 

La corrida représente la rencontre entre deux animaux, le bovin et avec lui, la force brute, l’instinct profond, la sauvagerie incarnée contre l’adresse apprise, la bravoure requise, et l’intelligence de l’homme.

Rencontre entre ces deux êtres extraordinaires avec un public parfois aviné, mais toujours effrayé par l’arrivée prochaine, à la fin de l’acte, de la mort, et excité de savoir de l’homme ou de la bête, qui va se coucher dans la poussière.

C’est la rencontre sous un soleil noir d’un toro d’exception qui va mourir et d’un matador multi suturé qui fleurte avec la faux.

En général, trois matadors doivent exécuter deux taureaux chacun dans un combat d’une vingtaine de minutes ; combat se finissant le plus souvent par la mort du taureau, sa grâce pour bravoure étant exceptionnelle ou …par le départ les pieds devant du toréador.

 

 

Le jeu dangereux entre l’homme et la bête et la mort en héritage

 

Les peones (assistants du matador) font tourner leur cape violette, rose et jaune pour exécuter quelques pas de danse avec le toro.

Le picador après un paso doble perce la carapace du taureau du bout acéré de sa pique.

Les banderilleros, avec quelques jeux de jambes et d’esquives proches du flamenco, plantent leur pique sanglante sur le dos d’une bête qui commence à fatiguer.

Les mouchoirs blancs s’agitent, les vingt minutes se sont écoulées, il faut maintenant passer par l’épée.

La cape rouge tourne, tourne, tourne, la tête du taureau s’alourdit, s’étourdit et chavire, le museau est fumant, la langue pendante, l’Å“il terne est aveuglé par le sang qui coule de ses plaies, les pattes le portent de moins en moins… De cette agonie, l’estocade le délivre.

Celle-ci arrive sous trois formes :

*Al recibir : le toro, qui pour en finir, fonce sur l’épée

**Al encuentro : par un accord magique le toro et le torero se rejoignent par la pointe de l’épée

***Al volapie : le matador donne la charge, l’épée levée et immobile, le toro reçoit celle-ci.

Sous un clair-obscur, l’épée déchire une artère proche du cÅ“ur. Sous l’hémorragie interne et externe, la bête tremble, vacille et s’écroule sous les ballets des capes et muleta.

À l’aide d’un coutelas, un peón lui donne le coup de grâce.

En récompense de sa bravoure, le matador reçoit une ou deux oreilles de l’animal avec lesquelles il défile sous les applaudissements d’une foule en délire.
Deux chevaux tirent la carcasse inerte.

Des bouchers hors de vue du public la découpent, quelques spécimens tordus demandent les couilles, d’autres les cornes, certains la queue ; on joue avec ce que l’on peut.

La viande sera exquise disent les connaisseurs…

L’autre histoire continue dans l’ombre…

Sous un soleil cuisant, un silence pesant, des odeurs de terre, de sueur et de sang, les yeux de l’animal ont rencontré ceux de l’homme. Habituellement le premier va mourir, parfois le second va céder son corps sous une corne effilée après une macabre manÅ“uvre de saltimbanque.

Dans ce silence grandiose, la mort va se montrer pour choisir qui de la bête ou de l’homme ira dans le monde de Hadès.

Durant cet arrêt espace-temps de quelques secondes et de quelques centimètres, l’aficionado va ainsi découvrir inconsciemment la Mort.

Nous pouvons alors lever l’hypothèse pour lui d’un « plus » par rapport à celui qui ne fait qu’imaginer celle-ci.

Cela le prépare à son propre départ définitif lors d’un futur inconnu mais certain. En retour, une invitation lui est donnée de profiter de la vie et … on applaudit. Carpe Diem.

Les aficionados sont décrits de bons vivants, ne subissant pas et ne supportant pas les fadeurs de la vie.

Ainsi peut s’expliquer que pour un fervent de corrida, les courses – qui peuvent se regarder en famille et sans mise à mort – de type landaises et camarguaises sont bien fades et s’apparentent à des spectacles enfantins voire infantilisants disneyens.

Les intervenants de ces courses sont surtout des gymnastes dont le public applaudit les sauts et autres exploits sportifs parmi des vaches aux cornes fleuries … très loin du théâtre mortifère de la corrida.

 

 

Transposition de la corrida au sein de notre société 

 

 

Le théâtre de la mort existe aussi ailleurs que dans l’arène.

Vis-à-vis de soi-même avec des sports à risque (parachutisme, sauts à l’élastique) …

Vis-à-vis des animaux (chasses à courre européennes, safaris africains, baleines traquées en Asie…) sans parler du rôle néfaste sur la faune et la flore de nos déchets.

Certains rejoignent la mort d’eux-mêmes par le suicide, d’autres de façon inattendue et dramatique (accident) ou de façon lente et douloureuse (cancer). D’autres y sont amenés par l’altération du cerveau (coma) ou lentement lors de maladies mentales.

Ainsi on peut rencontrer la Mort ailleurs que dans l’Arène, mais ce sera plus brutal, moins esthétique et artistique et, nettement cher payé en estime de Soi.

La corrida a fasciné beaucoup d’artistes, en Espagne certes (Garcia Lorca, Goya…) mais aussi en France (Théophile Gauthier, Mérimée, Victor Hugo…). Certains l’écrivent avec Hemingway, la dessinent avec Cocteau, l’éternisent avec Picasso.

La corrida associe la musique, la peinture, la littérature, la danse mais surtout le spectacle vivant, seul spectacle où l’artiste risque de mourir sur scène.

Peut-être, faut-il être un peu artiste pour comprendre la corrida qui met en scène des demi-dieux, le toro et le toréador ce qui permet d’accéder aux mythes de notre civilisation.

La corrida par son ancienneté, ses traditions, son adrénaline, son impact social apporte un regain de notre préhistoire quand l’Homme piégeait l’Auroch pour le manger, s’en habiller, et, sûrement n’étant jamais rassasié, s’en divertir. La corrida nous rappelle génétiquement cela.

Alors, ami Estranger, es-tu d’accord pour assister à une corrida et ensuite en donner ton avis éclairé ? Bientôt, faute d’événement, il se peut que tu ne puisses le faire…

 

Dr Robert Gaubert CDOM 66 (Perpignan)
Dr Pierre Frances CDOM 66 (Banyuls-sur-Mer)

*Une brève enquête personnelle (et non scientifique) montre que les75% de la population est contre la corrida ; cependant la moitié accepte volontiers une invitation à assister à celle-ci !

**Les auteurs ne sont pas des fanatiques de la corrida mais simples curieux de celle-ci.

***La corrida un jour prochain, fera-t-elle partie de notre passé ?