Qu’il est difficile en effet d’échapper aux interventions de Patrick Sébastien, Francis Lalanne et – dans une moindre mesure – de Jean-Marie Bigard, sur les plateaux, les réseaux et les directs télévisuels. Ici avec les agriculteurs. Là avec les gilets jaunes. Un étrange retour aux sources et un endossement de la cause rurale qui interpellent d’autant plus au regard de leurs parcours de vie. Ce soit-disant peuple (dont il faudrait par ailleurs clairement définir les bases) a-t-il réellement trouvé ses dignes représentants ?

 

Car trop l’avoir frôlé du haut de la scène — durant des décennies pour certaines, plus à la hâte pour d’autres — voilà qu’aujourd’hui nos vieilles gloires parlent en son nom. Rien de moins. Il faut dire que nos étoiles déclinantes en connaissent, des gens. Et des vrais de surcroît ! Attention, nous ne parlons pas ici d’Appoline, de Léopold, ou encore moins d’Adélaïde. Non, le peuple qui nous préoccupe présentement, le plus légitime à se prénommer ainsi et donc à l’incarner dans sa globalité, ne s’étend qu’aux Didier, aux Véronique et aux Thierry. Autrement dit, celui-ci, fruit d’une opaque définition, n’aurait d’autre vocation que de représenter une simple part de lui-même, issue fatalement d’une France dite profonde (et donc inférieure dans tout ce qui la caractérise), tout en revendiquant ostensiblement au nom de son entièreté.

Jouons donc le jeu de ce non-sens quelques instants

Opposer le peuple, par nature pauvre, vrai et sincère, à une élite opulente, menteuse et malveillante, n’est pas nouveau. La Rome et la Grèce antiques y étaient déjà confrontées il y a près de 3 000 ans, et n’ont eu de cesse d’y remédier en élaborant des concepts démocratiques toujours plus complexes pour s’en défendre. Hélas pour Titus, Gaius et Lucius, faute de pouvoir exiger leurs droits en tweetant sur papyrus, aucune star de l’époque ne s’est fait le relais de leurs revendications.

Alors, qu’est-ce qui pousse aujourd’hui certaines de nos célébrités, toutes en perte de vitesse et de prestige, à prendre la parole, quand bien même personne ne leur en fait la demande ?

Patrick Sébastien tout d’abord, l’autoproclamé « porte-parole d’une autre France », est depuis quelques mois investi d’une quête messianique : recenser les doléances des Français (qu’il côtoie au quotidien, qu’il comprend mieux que quiconque, qu’il représente en toute humilité et qu’il aime profondément). La liste une fois établie, l’humaniste (favorable à la peine de mort, faut-il le rappeler) sélectionnera en toute objectivité les idées les plus réalistes et pertinentes afin de les remonter aux futurs présidentiables. Si ce n’est pas un parti politique, cela y ressemble tout de même un peu. Ou comment entrer dans le système en faisant mine de s’en extraire.

Francis Lalanne ensuite, Docteur ès-complotisme et millionnaire vêtu de jaune, en appelle à la désobéissance civile. On finirait par croire qu’il souffre, Francis. Lui aussi prend la parole au nom du fameux peuple et se plaît à insulter sans retenue des élus, pourtant légitimes, mais mis en place, on l’imagine, par… l’autre peuple. Inutile de revenir sur ces interventions aussi lyriques que farfelues. Elles font le tour des réseaux sociaux et des bêtisiers de Noël.

Jean-Marie Bigard, l’irascible artiste, comme son compère susnommé, crie au scandale venu d’en haut (à croire par ailleurs qu’une singulière loi gravitationnelle impose à l’infamie de ne toujours dégringoler, sans jamais remonter les cours d’eau). À grands coups d’insultes et de coups de sang, ses interventions résonnent davantage comme celles d’un dément atteint de la rage que d’un homme sain d’esprit. Lui aussi est touché par cette étrange nécessité de se rapprocher de la base populaire. Car il sait, lui Jean-Marie, ce que les vrais gens endurent au quotidien. Et qui d’autre que lui pour s’en faire porte-voix… ?

Alors que signifient ces surprenantes prises de paroles publiques ? Comment y trouver, si ce n’est un sens, au moins des pistes d’analyse.

Commençons par les points communs les plus évidents. Les trois ont eu leur moment de gloire. Tous ont été immensément riches. Chacun nous a fait rire (à ses dépens pour l’un d’entre eux). Mais plus important encore, tous, pour des motifs qui leur sont propres, glissent doucement vers l’oubli depuis des années maintenant. Difficile alors de ne pas prendre l’argument en considération lorsqu’on note que chacun a le sentiment profond d’un injuste rejet de la part de ses pairs. Patrick Sébastien se sent victime de jeunisme de la part de sa Direction à France Télévision. Bigard se convainc d’être évincé des antennes pour avoir énoncé trop de vérités. Quand enfin, Lalanne, s’exclut seul d’un monde qu’il juge manipulé et dont il serait, fendant la mer aux avant-postes, l’un des rares à voir clair dans les ténèbres.

Le sentiment de marginalisation proviendrait donc du constat simple : « le public m’aime toujours, mais je dérange le système, donc on m’en évince ». L’ego est sauf, mais l’approximation est caricaturale.

En se réappropriant le micro tendu par les caméras alors même qu’elles l’ont perdu sur scène, nos vedettes regagnent artificiellement le contrôle de leur image. Ultime shoot d’adrénaline ! Oui, mon public m’aime toujours, quitte à feindre d’oublier que ce n’est plus pour les mêmes raisons. Hier on le divertissait, aujourd’hui on lui assène des idéologies qui le rassurent, sous forme de vérités unilatéralement établies mais dépourvues d’arguments solides. Une surenchère incontrôlée et quelques centaines de réponses chaleureuses sur X ne feront alors que confirmer le bien-fondé de la pensée. Car il vaut toujours mieux être adulés par quelques-uns, qu’ignoré par la plupart.

Difficile enfin de croire en un besoin de retour aux sources à proprement parler. L’idée est séduisante et ses fondements très certainement sincères, car Sébastien est un Corrézien pur jus qui a connu les joutes bucoliques des terrains de rugby. Bigard et ses origines modestes dans l’Aube sont bien réelles. Mais leur talent les a éloignés un temps de ce monde rural dont ils sont effectivement issus. Gloire. Fortune. Notoriété. Aucune honte à cela, sauf à rejeter la fracture identitaire en fantasmant une authenticité excessive et bien tardive.

La personnalité de Lalanne est plus complexe, car issu d’un milieu artistique plutôt aisé. Pas de quoi rougir pour autant, bien sûr. Il voit le peuple comme une communauté à éveiller et à sauver. Il n’est plus un artiste en perte de visibilité, mais devient une lumière guidée par la lucidité (sic). De là à penser qu’on l’aurait presque oublié sans cela… il n’y a qu’un pas.

De ce marasme démagogique surgit alors une proposition aussi simple que limpide : Messieurs, ne serait-il pas tout simplement temps de passer la main ? »

 

Pierre Euzet

*Pierre Euzet, scientifique de formation, est né en 1975 à Perpignan. C’est sur le tard, à ses heures perdues, qu’il décide de coucher sur le papier de nombreuses intrigues que son imagination élabore sans relâche. Passionnément influence par le 7e art, il attache une importance toute particulière à la construction scénaristique de l’histoire et à ses multiples rebondissements. Si “L’ombre du Ratel” est son premier roman, il ne s’agit pas de sa première expérience littéraire. En 2019, il remporte le Prix du Récit Fantasy…