Au Japon, dans la baie de Kesennuma, un pêcheur nommé Shigeatsu Hatakeyama a compris il y a plus de trente ans que la mer ne pouvait être en bonne santé que si la forêt l’était aussi. En observant la diminution de la qualité des huîtres et l’appauvrissement de la vie marine, il a remonté les rivières jusqu’aux collines et découvert que les forêts de feuillus avaient été dégradées. Les sols appauvris ne libéraient plus les nutriments naturels qui, autrefois, descendaient vers la mer. C’est ainsi qu’est née l’idée simple et puissante : replanter des arbres pour nourrir la mer
Avec les habitants, les pêcheurs, les écoles et les associations, plus de 400 000 arbres ont été plantés, principalement des chênes et d’autres feuillus riches en matière organique. Les scientifiques japonais ont analysé l’eau avant et après ces reboisements, et leurs résultats sont très clairs. Les feuilles de feuillus, en se décomposant, libèrent des acides humiques, des molécules naturelles qui jouent un rôle essentiel dans la fertilité des milieux aquatiques. Ces acides humiques augmentent la solubilité du fer, un élément indispensable à la croissance du phytoplancton. Ils apportent aussi du carbone organique et stimulent les micro-organismes bénéfiques. Les analyses ont montré une hausse nette du phytoplancton dans les zones où les rivières étaient riches en acides humiques. Et comme le phytoplancton est la base de la chaîne alimentaire marine, toute la vie de la baie s’est renforcée.
Les huîtres ont retrouvé leur vigueur, leur chair et leur résistance. Les sardines et les anchois, qui se nourrissent directement du plancton, ont vu leur taille et leur abondance augmenter. Les pêcheurs japonais ont constaté que la mer redevenait productive, simplement parce que la forêt avait été restaurée. Cette renaissance écologique a montré que la mer n’est jamais isolée : elle dépend de ce qui se passe sur la terre.
Cette logique pourrait inspirer les régions ostréicoles françaises, qui dépendent elles aussi de la qualité des bassins versants. Marennes Oléron, l’étang de Thau, Arcachon, Cancale, le golfe du Morbihan et les côtes du Roussillon pourraient bénéficier d’une stratégie similaire, adaptée aux essences locales. Reboiser progressivement les collines, restaurer les sols, renforcer la couverture végétale et améliorer la rétention d’eau contribueraient à enrichir naturellement les milieux côtiers en nutriments bénéfiques. Dans le sud, replanter l’ancienne forêt d’Opoul ou renforcer les boisements des collines proches du littoral roussillonnais offrirait un apport naturel en matière organique, transporté vers la mer par les pluies d’automne.
Cette réflexion prend un sens particulier lorsqu’on considère les épisodes de fortes pluies qui peuvent entraîner des débordements d’eaux usées. Il m’est arrivé personnellement d’être malade après avoir consommé des huîtres lors d’un épisode pluvieux de ce type. Cela rappelle que la qualité de l’eau dépend aussi de l’assainissement et de la capacité des infrastructures à résister aux événements climatiques extrêmes. Renforcer les réseaux d’assainissement, réduire les débordements et moderniser les stations sont des actions complémentaires indispensables pour protéger les consommateurs, les ostréiculteurs et l’image des territoires.
Une mer plus riche en plancton profiterait non seulement aux huîtres, mais aussi aux sardines et aux anchois. Une augmentation de leur taille et de leur abondance offrirait un renouveau à la pêche locale et soutiendrait l’industrie de transformation de Collioure, dont le savoir faire fait partie du patrimoine vivant de notre littoral. L’expérience japonaise montre qu’un territoire peut retrouver une mer vivante en mobilisant ses habitants, ses pêcheurs, ses écoles et ses élus autour d’un projet commun. Planter des arbres, restaurer les sols, améliorer l’assainissement et protéger les bassins versants sont des actions simples, progressives et profondément efficaces. Pour que nos côtes restent vivantes, productives et saines, il est essentiel de prendre soin de la terre autant que de la mer.
Jean Luc Curutchet

